Le propos. Dans ce véritable livre de souvenirs, Jean-Jacques Piette mêle et entremêle vie politique, côté SFIO et Parti socialiste, et économie
avec l'« affaire » du Comptoir des Entrepreneurs, puis les premières briques de la restructuration de l'industrie française de la défense.
L'intérêt. On les appelle les « visiteurs du soir ». Ceux-là mêmes qui rendent visite aux conseillers des ministres, du Premier ministre et du
président avec pour objectif de leur faire passer les fameuses « notes blanches » destinées à informer les politiques. En France, les groupes de défense et d'aéronautique sont rompus à ce genre
de pratiques, qu'ils utilisent parfois abusivement au point qu'il arrive que le résultat escompté ne soit pas celui qui était attendu. La restructuration non achevée de l'industrie française de
la défense lancée en 1998 avec la fusion entre Aerospatiale et Matra, puis avec la création du groupe européen EADS a donné la mesure du savoir-faire français en la matière. Les différents «
réseaux » franco-français ont été activés pour soutenir ou discréditer, c'est selon, telle ou telle option industrielle. En France, il n'y a pas de chômage pour les hommes de l'ombre et la
prochaine vague de restructurations qui va toucher de nouveau l'industrie de la défense leur permettra de déployer leurs talents.
L'auteur. Après avoir connu les affres de la justice, Jean-Jacques Piette, ancien président du Comptoir des Entrepreneurs sous le second
septennat de François Mitterrand et proche de Lionel Jospin, s'est reconverti comme banquier d'affaires, tendance socialiste.
Le pouvoir, pourquoi et comment ?
Sortie en librairie depuis le 5 novembre 2009
Insoumis et «porteur de valises» pendant la guerre d’Algérie, l’auteur à eu la chance de travailler auprès de Guy Mollet à la refondation qui va conduire
au parti d’Epinay de 1971. Remise en cause doctrinale et recherche de l’union de la gauche. Sa vie professionnelle est fidèle à cet engagement politique.Toute sa vie est une quête sur
le pouvoir : pourquoi faire, comment faire ?
Dans ce livre l’auteur montre également que l’oligopole financier, et surtout bancaire mondial, inflige sa logique et son appétit exorbitant de rentabilité à tous les aspects de la vie.
Qui ne voit les fractures et les égalités sociales et territoriales, et environnementales qu’engendre ce pouvoir de l’argent pour l’argent ? Avec les scandales touchant les
gestionnaires, les fonds de pensions, les auditeurs, les tutelles de toutes sortes apparaissent les contradictions du capitalisme et son lot d’aliénations. L’auteur ne pensait pas avoir
raison si vite en démontrant que ces comportements conduiraient à une crise voire des crises en plusieurs endroits.
Dans ce livre sont indiquées les réponses qu’auraient à apporter les socialistes le moment venu, tout en craignant que beaucoup ne sache plus ce qu’est le socialisme.
Capital.fr avait annoncé en juillet la préparation de ce livre de souvenir et des révélations sur la vie professionnelle et le rôle de l’auteur dans la création d’EADS. Le livre
comporte bien d’autres surprises.
Devoir d’inventaire d’une éminence grise du PS
Porteur de valises et promoteur à Monaco
Jean-Jacques Piette, à l’époque de la guerre d’Algérie, se veut bien plus à gauche que Papa, la SFIO et le PCF réunis. Il soutient activement le FLN. On le
trouve porteur de valise du réseau Jeanson ; proche des GAR « groupe d’action et de résistance » anti–OAS.
Le passionnant essai qu’il signe mêle la profession de foi du militant et la réflexion stratégique de l’homme d’affaires, le tout truffé des souvenirs d’un homme de l’ombre, qui a plusieurs
fois traversé l’histoire, la petite et la grande. C’est lui qui a notamment imaginé le mécano complexe de la société EADS, une formule « capitalistiquement » inédite, qui aura été jugée acceptable par le Premier ministre de l’époque, Lionel Jospin ! « J’ai apprécié, raconte-t-il, de faire des opérations juridiques et financières sortant de l’ordinaire et paradoxalement au service d’objets
socialistes ».
Parmi les opérations ainsi « appréciées », on découvre pêle mêle, le financement du siège du PS grâce à la banque des syndicats allemands, « sans que nul ne puisse trouver à redire à ce montage », la construction d’un hôtel sur pilotis à Monaco, ou encore « l’agencement financier »
du siège d’une « grande organisation syndicale ».
La deuxième gauche, voila l’ennemi
Il y a plusieurs livres dans ce livre, c’est sa richesse et aussi son défaut. Le livre constitue également une charge virulente contre la « deuxième gauche » de Michel Rocard et Jacques Delors. Piette pourfend cette pensée unique « linceul des pré-retraités et des chômeurs ».
Le parti socialiste, poursuit-il, « se contente de gérer le système avec des réformes sociétales », modèle Pacs. Autant de gadgets, qui ne « changent rien aux conditions de travail ». Piette établit ainsi un lien direct entre le tournant de la rigueur en 1983, et l’absence, vingt ans plus tard, de Lionel Jospin au
second tour de la présidentielle de 2002. Une génération de salariés aurait été sacrifiée par la victoire de la deuxième gauche « mélange de mai 1968, de visée
néo-libérale et d’anti-étatisme ».
Le capitalisme n’a pas gagné !
Le coupable serait Michel
Rocard, qui « a encouragé, 60 ans durant, la mutation du dessin socialiste vers le néolibéralisme (…) ». Et de
stigmatiser l’ancien Premier ministre, qui a osé affirmer : « le drame qu’ont du mal à admettre certains de mes camarades de gauche c’est que le capitalisme a
gagné ».
Des propos indignes, selon lui, pour un homme qui aurait profité du système sans chercher à le changer. Malgré son âge avancé, souligne-t-il, Rocard a été
reconduit par le parti aux européennes de 2004.
Mieux ou pire, Piette relève qu’en 2003, le gouvernement de droite fut « davantage efficace que la gauche », en prenant 30 % de parts dans le capital
d’Alsthom. Et ce en dépit des oukases concurrentiels de Bruxelles. Une initiative d’un certain Nicolas Sarkozy alors en poste à Bercy.
Rédigé avant que n’éclate la crise financière actuelle, l’ouvrage de Piette prend une résonance particulière à l’heure où Sarkozy mobilise les finances publiques pour
voler au secours des banques. Pas question que la « main invisible du marché », insiste-t-il, ne s’empare à trop bon compte des entreprises stratégiques du
pays.
Homme libre, toujours tu reviendras aux fondamentaux
Autant d’engagements qui autorisent le militant socialiste et banquier d’affaires à quelques commentaires savoureux et d’une grande liberté de ton, pour apprécier
la résistance d’un Mitterrand ou l’implication de Jospin dans la guerre d’Algérie.
Pas sûr que l’ombrageux Lionel et de nombreux autres camarades goûtent cette piqure de rappel aux fondamentaux du socialisme.